Le largonji : quand les mots changent de tête
Après le chiac acadien et le joual québécois, retour en France. Cette fois, pas d’anglais à l’horizon. Le français se débrouille très bien tout seul pour devenir incompréhensible : Bienvenue dans le largonji.
Et si ce nom vous paraît étrange, sachez qu’il contient lui-même son mode d’emploi : largonji, c’est « jargon » passé au largonji.
Une petite cuisine avec les mots
Le largonji est un argot à clef, c’est-à-dire un langage construit selon un procédé de transformation relativement régulier. Prenons le mot JARGON :
- On repère la consonne initiale : J.
- On la remplace par un L.
- Puis on déplace le son initial vers la fin du mot, en lui ajoutant une terminaison.
- Et notre JARGON devient ainsi LARGONJI
Pour un scrabbleur, l'opération a quelque chose de familier. On prend des lettres, on les déplace, on en ajoute quelques-unes et on obtient un nouveau mot.
Avec toutefois une différence essentielle : au Scrabble, si vous ajoutez discrètement des lettres qui ne figurent pas dans le tirage, l'arbitre risque de se montrer moins enthousiaste que les inventeurs du largonji. Même chose pour les mots absents de l'ODS.
Pourquoi faire simple quand on peut faire incompréhensible ?
Le largonji apparaît au XIXᵉ siècle dans les milieux populaires et marginaux, où l'argot permet notamment de communiquer sans être compris des oreilles indiscrètes. C'est donc une sorte de code oral.
Une sorte de cryptage artisanal avant l’invention du mot de passe à douze caractères, une majuscule, trois chiffres et un caractère spécial.
Son grand avantage est qu'il n'est pas nécessaire d'apprendre des milliers de mots nouveaux. Il suffit de connaître la clef de transformation et, avec un peu d'entraînement, on peut fabriquer ou décoder les mots à la volée.
Enfin… « il suffit » ... Pour celui qui ignore la règle et entend pour la première fois une conversation ainsi transformée, l'impression doit plutôt être d'avoir raté quelques années de cours de français.
Le largonji illustre surtout quelque chose que les scrabbleurs connaissent bien : les mots sont une matière que l'on peut manipuler.
On coupe, déplace, ajoute, transforme… Le linguiste appelle cela un procédé argotique.
Le L prend le pouvoir
Le largonji appartient à une famille de procédés argotiques qui ont un point commun particulièrement visible : le L vient prendre la place de la consonne initiale. C'est ce mécanisme qui explique son nom et permet de reconnaître certaines de ses créations.
Le mot d'origine reste généralement caché quelque part sous son déguisement phonétique. Le système n'est cependant pas une formule mathématique parfaitement rigide. Les terminaisons peuvent varier et l'usage oral a produit différentes formes.
Bref, même lorsqu'on invente une règle pour parler en code, le français trouve encore le moyen d'y ajouter des exceptions. Nous voilà en terrain connu.
Un langage secret qui finit par se faire entendre
Comme beaucoup d'argots, le largonji n'est pas resté enfermé dans les groupes qui l'utilisaient. Certaines de ses créations ont circulé, ont été reprises, transformées et parfois intégrées à la langue familière. C'est l'un des petits paradoxes de l'argot.
- On invente des mots pour ne pas être compris.
- Les mots plaisent.
- Tout le monde commence à les utiliser.
- Et quelques décennies plus tard, ils se retrouvent dans les dictionnaires.
Question confidentialité, on a connu plus efficace.
Le meilleur exemple est loufoque : Aujourd’hui, qualifier une situation de loufoque n’a plus rien de mystérieux. Le mot appartient au français courant et peu de ceux qui l’utilisent pensent encore au largonji.
Et au Scrabble ?
Pour nous, la vraie question arrive évidemment maintenant.
Peut-on jouer LARGONJI ? Oui, le mot figure dans l'ODS.
- LARGONJI = LORGNAI/ORIGNAL + J
- LARGONJI = JONGLAI + R
D'autres mots du LARGONJI passés dans l'ODS :
- LOUF (pour FOU) et sa famille LOUFOQUE, LOUFOQUERIE, LOUFTINGUE (mais pas de loufdingue 😒 qui n'existe pas) ;
- LOUCEDÉ (en douce), invariable.
Vous n'avez encore rien vu…
Le largonji a donné naissance à plusieurs variantes et descendants qui ont poussé le principe beaucoup plus loin. L'une d'elles est devenue particulièrement célèbre et possède une histoire suffisamment savoureuse pour mériter son propre épisode.
Disons simplement que certains professionnels français ont su transformer ce petit jeu linguistique en un véritable langage de métier.
Mais ça… c'est pour le prochain numéro.
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