Parlez-vous LOUCHÉBEM ?
Dans notre précédent épisode, nous avons découvert le largonji, ce procédé argotique qui consiste à déplacer la première consonne d’un mot, à la remplacer par un L et à lui bricoler une nouvelle terminaison.
Vous pensiez le système suffisamment tordu ? C’était compter sans les bouchers : bienvenue dans le louchébem.
Mais pourquoi « louchébem » ?
Commençons par le commencement : louchébem signifie tout simplement « boucher »… en louchébem.
- Prenez BOUCHER.
- Enlevez le B initial.
- Remplacez-le par un L.
- Vous obtenez quelque chose comme loucher.
- Récupérez ensuite le B et envoyez-le à la fin, accompagné d’une terminaison caractéristique.
Et voilà : BOUCHER → LOUCHÉBEM
Le mot qui désigne le langage contient donc lui-même son mode d’emploi. C'est pratique, à condition de connaître le mode d’emploi.
Le langage des bouchers
Le louchébem est surtout associé aux bouchers parisiens, notamment ceux des anciennes Halles.
À partir du XIXᵉ siècle, ce jargon professionnel leur permet de converser entre eux sans être immédiatement compris des clients. Le principe est hérité du largonji, mais le louchébem développe ses propres habitudes et ses terminaisons favorites : -em, -oc, -ic, -uche, -ès…
Il ne s’agit donc pas simplement de mélanger les lettres au hasard. Il y a une méthode. Souple. Mais une méthode quand même.
Prenons un exemple :
- Imaginons un mot commençant par une consonne.
- PATRON
- On retire le P initial.
- On place un L devant : LATRON
- Puis le P déplacé revient vers la fin, accompagné d’une terminaison : EM en l'occurence.
- PATRON → LATRONPEM
À l’oral et avec l’habitude, l’opération peut devenir rapide. Pour celui qui écoute sans connaître la clef, en revanche, la conversation ressemble soudain à du français dont toutes les pièces auraient été remontées au mauvais endroit.
On cherche surtout à ce que le client ne comprenne rien.
« File-moi le… »
On imagine facilement l’intérêt du système derrière un étal.
Deux bouchers peuvent commenter une commande, parler d’un client, d’un morceau de viande, du patron ou du travail à faire sans que la personne située de l’autre côté du comptoir comprenne nécessairement ce qui se raconte.
Évidemment, le système possède une faiblesse.
Dès que les clients connaissent la règle…
…il n’est plus très secret.
C’est malheureusement le problème récurrent des langues secrètes : il ne faut surtout pas publier un article expliquant leur fonctionnement.
Un argot professionnel devenu patrimoine populaire
Le louchébem n’est pas seulement une curiosité linguistique. Il témoigne aussi d’une époque où de nombreux métiers possédaient leur vocabulaire, leurs expressions et parfois leurs véritables codes.
Les Halles de Paris constituaient un monde à part, avec leurs commerçants, leurs porteurs, leurs habitués et toute une culture populaire aujourd’hui largement disparue.
Le langage permettait de reconnaître ceux qui appartenaient au groupe.
Parler louchébem, c’était aussi dire : « Je suis du métier. ». Un mot de passe permanent, en quelque sorte.
Et au Scrabble ?
Nous voilà évidemment arrivés à la question essentielle. LOUCHÉBEM est-il jouable ?
Oui. Le mot est admis au Scrabble. Avec ses neuf lettres, inutile toutefois d’espérer le sortir directement du tirage : il faudra profiter de lettres déjà présentes sur la grille.
Et surtout ne tentez pas d’appliquer librement la recette pendant la partie. Transformer n’importe quel mot français en louchébem ne lui donne pas automatiquement droit de cité dans l’ODS. Sinon, avec un peu d’imagination, nous pourrions fabriquer plusieurs milliers de mots nouveaux avant la fin de la première partie. Les arbitres apprécieraient modérément.
Et aujourd’hui ?
Le louchébem n’est évidemment plus un langage professionnel d’usage général chez les bouchers d’aujourd’hui. Il appartient surtout à l’histoire de l’argot français et à la mémoire des métiers des anciennes Halles.
Mais son nom, lui, a survécu. Et chaque fois que nous prononçons LOUCHÉBEM, nous utilisons sans forcément le savoir un mot qui est lui-même le résultat du procédé qu’il désigne.
Après le largonji, voilà donc une nouvelle démonstration de l’imagination linguistique française.
Et si vous trouvez tout cela un peu compliqué, rassurez-vous. Au Scrabble, la règle est beaucoup plus simple : si c’est dans l’ODS, vous pouvez le jouer. Pour le reste… demandez à votre louchébem !
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