Le verlan : quand les mots font demi-tour
Après le largonji et le louchébem, poursuivons notre promenade dans les joyeuses transformations de la langue française avec un procédé beaucoup plus familier : le verlan. Vous en employez peut-être sans même y penser. Une meuf un peu chelou, un voisin relou, une soirée de ouf, une teuf réussie… Tous ces mots ont un point commun : ils ont été retournés.
Le VERLAN, c'est quoi ?
Le nom lui-même donne le mode d'emploi. VERLAN vient de « l'envers »… mis à l'envers : l'envers → vers-l'en → verlan. Difficile de faire plus démonstratif.
Le principe paraît simple : on inverse les syllabes ou, plus exactement, les sons d'un mot. Femme devient meuf, fou devient ouf, louche donne chelou, bizarre devient zarbi, fête donne teuf, à fond devient à donf et lourd se transforme en relou.
Mais n'essayez pas d'y chercher une mécanique parfaitement régulière. Le verlan se pratique d'abord à l'oreille. On inverse, certes, mais on supprime aussi des sons, on en déplace, on adapte la prononciation et on conserve surtout ce qui « sonne » bien. Ce n'est donc pas une opération mathématique où il suffirait d'appliquer une formule pour fabriquer à volonté de nouveaux mots.
Une invention des jeunes de banlieue ?
On associe souvent le verlan aux jeunes des banlieues françaises des années 1980. Ce n'est pas complètement faux, mais son histoire est plus ancienne. Les jeux d'inversion existent depuis longtemps dans l'argot français. C'est cependant au cours de la seconde moitié du XXᵉ siècle que le verlan connaît une diffusion spectaculaire, notamment dans les milieux populaires urbains. La chanson, le cinéma puis surtout le rap lui donneront ensuite une audience nationale.
Comme le largonji ou le louchébem, il possède aussi une fonction de reconnaissance. Employer les mêmes mots, c'est montrer qu'on appartient au même groupe, à la même génération ou au même milieu. Et si, au passage, les parents, les professeurs ou les autres adultes ne comprennent pas tout, ce n'est pas forcément un inconvénient.
Un langage secret ?
À l'origine, le verlan possède en partie cette fonction. Seulement voilà : un langage secret cesse assez vite de l'être lorsque tout le monde commence à l'utiliser.
MEUF, OUF, CHELOU, RELOU, TEUF ou KEUF ont largement dépassé les groupes dans lesquels ils circulaient initialement. Certains sont aujourd'hui compris par presque tout le monde. On peut même entendre quelqu'un expliquer très sérieusement qu'un mot est « complètement ouf » sans réaliser qu'il parle verlan.
Il a donc fallu parfois… retourner le retournement.
Ainsi femme a donné meuf, puis meuf, devenu beaucoup trop compréhensible, a pu être à son tour transformé en feume. On parle alors de reverlan. C'est assez admirable : on invente un langage codé, le grand public finit par le décoder, alors on recode le code.
Mission ratée ou formidable réussite ?
Une course-poursuite entre les mots et ceux qui cherchent à les comprendre.
Le plus amusant reste pourtant de voir certains de ces anciens intrus s'installer tranquillement dans la langue française. D'abord jugés vulgaires, incorrects ou simplement incompréhensibles, ils sont employés, repris par les médias, enregistrés par les dictionnaires et finissent parfois par devenir presque banals. Le verlan montre ainsi, une fois encore, qu'une langue vivante ne demande pas toujours la permission avant d'évoluer.
Et le Scrabble dans tout ça ?
Pour le scrabbleur, la tentation est évidemment grande. Puisque l'on peut retourner les mots, pourquoi ne pas essayer avec les lettres qui nous arrangent ?
Malheureusement, cela ne fonctionne pas ainsi. Qu'un mot soit parfaitement compréhensible en verlan ne suffit pas à le rendre jouable. Pour poser MEUF, OUF, RELOU ou n'importe quelle autre création sur la grille, une seule autorité compte : l'ODS.
Impossible donc de retourner discrètement un mot pour se débarrasser d'un mauvais tirage en expliquant à l'arbitre : « Mais si, c'est du verlan ! » Il risque de trouver l'argument un peu chelou.
Le verlan raconte finalement une histoire assez classique de la langue française. Des mots naissent dans un groupe, servent à se reconnaître et parfois à ne pas être compris des autres. Puis ils circulent, sortent de leur milieu d'origine, envahissent les chansons, les conversations et les dictionnaires. À force d'être employés, ce qui était hier considéré comme de l'argot devient parfois le français d'aujourd'hui.
La langue française avance donc bel et bien.
Simplement, avec le verlan, elle a choisi de le faire à l'envers.
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