Le joual : quand le français québécois sort ses griffes
Après le CHIAC acadien et son joyeux ménage à trois entre français, anglais et identité locale, traversons le Nouveau-Brunswick et gagnons le Québec.
Nous voici au pays de la défense du français, où l'on préfère volontiers le courriel à l'e-mail, le clavardage au chat et le magasinage au shopping.
Bref, le paradis du puriste.
Enfin… jusqu'à ce qu'il rencontre le joual.
Le joual, c'est quoi ?
Le joual désigne une forme populaire et familière du français québécois, historiquement associée à Montréal et, notamment, aux milieux ouvriers.
Son nom viendrait tout simplement de la prononciation populaire du mot cheval : Cheval → joual.
Le terme s'est surtout répandu au XXᵉ siècle et a longtemps été employé de manière péjorative pour désigner un français considéré comme relâché, déformé, voire incorrect.
Mais, comme souvent lorsqu'on parle de langue, l'histoire est un peu plus compliquée.
« Chus tanné, moé ! »
Le joual se reconnaît notamment à sa prononciation, à ses contractions, à son vocabulaire populaire et à certaines tournures caractéristiques du français québécois.
Ainsi, au détour d'une conversation, on pourra entendre :
- Chus pour je suis.
- Moé et toé pour moi et toi.
- Y pour il.
- A pour elle.
- Chu tanné pour j'en ai assez.
- C'est plate pour c'est ennuyeux.
- Une blonde pour une petite amie.
Et si quelqu'un vous demande de mettre quelque chose dans la valise du char, inutile de chercher une malle dans une diligence : il vous demande simplement de le placer dans le coffre de la voiture.
Pour un Français fraîchement débarqué à Montréal, quelques minutes d'adaptation peuvent être nécessaires.
Pour un scrabbleur, le premier réflexe sera évidemment différent « Attends… c'est dans l'ODS, ça ? »
Une langue qu'on voulait corriger
Pendant longtemps, le joual a eu mauvaise réputation.
Dans les années 1950 et 1960, en pleine réflexion sur la place du français au Québec, certains intellectuels y voyaient le symptôme d'un appauvrissement de la langue et de la domination de l'anglais : Parler joual, c'était alors, pour certains, mal parler français.
Puis les choses ont changé.
À partir des années 1960, écrivains, dramaturges, chanteurs et artistes québécois se sont emparés de cette langue populaire. Le joual est entré sur scène, dans les romans et dans les chansons. Et il n'est pas entré par la porte de service.
Michel Tremblay fait entrer le joual au théâtre
Un nom est indissociable de cette reconnaissance : Michel Tremblay.
Lorsque sa pièce Les Belles-Sœurs est créée à Montréal en 1968, les personnages parlent comme une partie des Québécois parlent réellement.
Pas dans le français soigneusement repassé des manuels scolaires : En joual.
Le scandale est au rendez-vous, mais le succès aussi.
Faire parler sur scène des femmes du peuple dans leur langue quotidienne revient alors à affirmer que cette langue, jusque-là méprisée, mérite elle aussi d'être entendue.
Le joual devient ainsi bien davantage qu'une manière de prononcer certains mots : il participe à l'affirmation d'une identité québécoise.
Et les anglicismes dans tout ça ?
Ils existent, bien sûr.
Le français québécois s'est développé pendant des siècles au contact de l'anglais et lui a emprunté du vocabulaire et certaines tournures.
Ce qui nous offre un paradoxe assez réjouissant : Nos cousins québécois peuvent défendre avec vigueur courriel, fin de semaine ou stationnement contre l'envahisseur anglophone … tout en utilisant dans la conversation populaire des expressions qui feraient bondir le même défenseur de la langue française.
Mais avant de nous moquer, regardons notre propre vocabulaire : Nous faisons du shopping pendant le week-end, organisons des meetings, envoyons des mails, faisons du running et travaillons parfois dans un open space avant de rejoindre un afterwork.
Match nul.
Et au Scrabble ?
Comme avec le chiac, prudence.
Une expression peut être parfaitement québécoise, employée quotidiennement par des millions de francophones et néanmoins rester interdite sur notre grille.
Au Scrabble, ce n'est ni l'Académie française, ni l'Office québécois de la langue française, ni votre cousin de Montréal qui tranche.
C'est l'ODS. Et celui-ci réserve quelques surprises.
Des mots venus du français québécois ont depuis longtemps rejoint le vocabulaire admis au Scrabble. D'autres restent obstinément à la porte.
Voilà d'ailleurs un excellent exercice avec des tirages de québécismes recensés sur ELIMOTS. C'est ICI.
En tous cas, retenez qu'on peut jouer : JOUAL,E (pl. JOUALS ou JOUAUX) et que JOUAL est une rallonge de JOUA.
Le joual nous rappelle donc, comme le chiac, qu'une langue n'est pas une pièce de musée. Elle se parle, se transforme, voyage, emprunte, invente… et parfois elle MAGANE un peu les mots.
Mais tant qu'elle nous permet de communiquer — et, accessoirement, de marquer quelques points au Scrabble — pourquoi s'en plaindre ?
C'est-tu pas beau, ça ?
Vous avez été ben sages à date, faque écoutez donc une p’tite toune là-dessus !
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